(Publié pour la première fois dans Four Small Wheels 6 / 96)
Il était une fois l'histoire d'André-Marie Ruf,
Le personnage le plus controversé de l'histoire des voitures miniatures
Chapitre 2 - 1981 à 1996

Petit rappel : le premier chapitre met en valeur la croissance d'AMR après qu'André-Marie ait quitté Renault.
Cette deuxième partie est dédiée à la chute et au renouveau.


Le 1er août 1981, l'équipe AMR quitte Vélizy et la banlieue Ouest de Paris pour s'installer à Grisy Suisnes, un charmant petit village situé à l'Est de Paris, où le nouvel atelier de 360m2 venait tout juste d'être terminé. Il était conçu et organisé pour accueillir chaque étape de la fabrication d'un kit, de la création du master à l'expédition des produits finis. André-Marie Ruf continuait à croire au métal blanc malgré la popularité croissante de la résine. Mais il voulait se libérer de son principal cauchemar : les sous-traitants, au premier rang desquels était le fondeur. Le retard d'un sous-traitant se concrétisait régulièrement par des ventes médiocres pour le modèle sorti bien après celui des concurrents.
Revenons au déménagement. Tout le monde fêtait le nouveau domaine d'AMR. Tout le monde ... sauf la superstitieuse Marie-Claude qui pressentait un mauvais présage : il y avait treize personnes au dîner fêtant la fin du déménagement. Habillez les convives avec des toges, remplacez les enfants et les femmes par des hommes, mettez une perruque à André-Marie pour dissimuler sa calvitie et vous constaterez la troublante ressemblance avec un autre funeste dîner vieux de 1981 ans. L'inquiétude de Marie-Claude n'était pas vaine : la malédiction des Dieux des modèles réduits était en marche, prête à freiner AMR dans son extraordinaire succès.
Pendant que l'orage se concentre au dessus du nouvel atelier, André-Marie débauche son ami Arthur Habéchian rencontré chez Renault et ensemble, ils partent espionner les ateliers de fonderie de Western Models et de Claudio Riva (Méri Kits). Leur objectif était de découvrir les sombres secrets cachés par ces magiciens. Car enfin, comment diable arrivaient-ils à produire des modèles en faisant couler un mélange bouillant de plomb et d'étain dans des crèpes de silicone tournant sur elles-mêmes ? Et pourquoi ceux qui maîtrisent cette technique ne sont plus comdamnés par l'église à être rôtis comme des corn-flakes ce qui préserve leur pouvoir de séduction sur les filles ?
De retour à Grisy-Suisnes avec les réponses à ces questions, Arthur (qui a exercé jusqu'en 2003 sous le nom d'Habart Moulages) s'habilla comme Mickey Mouse dans Fantasia et en écoutant Paul Dukas en boucle commença à travailler. Mais pour atteindre les critères de qualité d'AMR il fallait une sacrée expérience. Et si l'apprenti sorcier moulait sans difficulté les petites pièces et les carrosseries ouvertes, c'était une autre histoire pour les carrosseries fermées. A l'ouverture du moule, les coupés étaient devenus speedsters ... Notre apprenti-sorcier découvrait que la qualité de la fonderie dépendait de la température de fusion, de la pression de fermeture du moule et de la vitesse de centrifugation. Seule l'expérience sert de guide dans cet art qui relève plus de l'alchimie que de la rigueur scientifique. Il fallait encore du temps pour trouver la formule pour transformer des pièces en white-métal en modèle monté en or.
Le tonneau des Danaïdes
Profitant de cet avantage, les Dieux des modèles réduits lancèrent un boulon brulant sur l'équipe AMR en envoyant à l'hopital pendant deux mois l'unique fournisseur capable de mouler les carosseries. Il fut dès lors impossible de vendre quoi que ce soit. Un trou apparût dans le compte en banque de la société. Car l'investissement dans l'atelier et l'outillage avait nécessité un gros prêt. Bizarrement, à partir de ce moment, le banquier devint beaucoup moins compréhensif bien qu'accueilli avec un tapis rouge et des danseuses hawaïennes. Au bout de trois mois, la production reprit. Trop tard pour combler le découvert. Le trou financier fut rapidement suffisamment grand pour contenir le grand Nord Est de la France. Magali et Antony, les deux enfants d'André-Marie et de Marie-Claude, remarquèrent alors que la viande se faisait de plus en plus rare lors des repas. C'était pourtant l'époque où les vaches ne se prenaient pas encore pour Napoléon ... (cf la crise de la maladie de la vache folle - NDLR).
On pourrait s'étonner de constater que c'est dans ces années que la production de modèles montés et de kits fut la plus importante. L'explication est pourtant simple : André-Marie Ruf cherchait par tous les moyens à récolter suffisamment d'argent pour remettre la société à flots. Aussi, en plus des séries montées par Jean-Paul Magnette, AMR produisit des kits pour plusieurs magasins. Les kits BAM-X, essentiellement des prototypes ayant couru aux 24 heures du Mans, furent fabriqués pour la boutique Auto-Moto. Minichamps (Danahausen) commanda et commercialisa notamment des Porsche 356 et 911. Et c'est à Annecy Miniatures que revint toute la série des P4 et 412P. Des succès insuffisants pour remonter la pente. Car les fabricants de kits résine sortaient plus vite et moins chers les kits des autos du Mans. Alors AMR relança en 1984 les séries de modèles montés "factory built". Le fourgon Renault Martini et la California SWB ont été les premiers. Disponibles en édition limitée et sur abonnement ceux-ci eurent rapidement beaucoup de succès. A tel point qu'un nouveau monteur dut être embauché. Celui qui s'approcha rapidement du niveau de qualité de Jean-Paul Magnette s'appelle Thierry Pinel (maintenant rangé des petites voitures - NDLR). Fou de pop anglaise et partageant la même passion qu'André-Marie Ruf pour les automobiles et l'humour sarcastique, celui qu'on surnommait "l'ours toulonnais" commença sa carrière chez AMR en montant l'édition limitée de la Vaillante Le Mans 1961.
L'entente cordiale
En 1985, André-Marie Ruf s'associa avec Paul Gunther Lang, son meilleur client de l'époque, pour créer AMR diffusion. Cette "filiale" d'AMR commercialisait sous la marque Century des modèles créés par André-Marie Ruf et montés en Allemagne (Mustang, Alfa Roméo, Coccinelle, etc). L'idée était de proposer des modèles en white métal à des prix raisonnables, un peu dans l'esprit de ce que fait encore aujourd'hui Brooklin. Malheureusement pour les passionnés, la qualité de montage de ces modèles déclina rapidement et cette gamme ne résista pas un siècle (jeu de mots intraduisible en français utilisant le mot Century dans le texte anglais). Mais grâce à Monsieur Lang, AMR travaillait pour l'industrie allemande et fabriqua plusieurs modèles promotionnels en particulier pour Ford et Mercedes.
Professionnellement les choses allaient donc bon train, sur un plan financier c'était une autre histoire : le tonneau semblait sans fond. Pour AMR comme pour la famille Ruf, "les fins de mois étaient difficiles, surtout les trente derniers jours" (copyright Coluche). Ainsi en 1987 les époux Ruf commencèrent-ils à envisager sérieusement de vendre leurs deux enfants
, Magali et Antony. Afin qu'ils puissent continuer leurs études et pour leur éviter un destin digne de celui des héros d'un roman d'Emile Zola, André-Marie Ruf proposa à Monsieur Lang d'acheter AMR pour un franc symbolique. Voilà comment ces enfants ont échappé à l'esclavage !
Le nouveau propriétaire d'AMR remit les compteurs à zéro et investit pour permettre à la société AMR de continuer. Cette collaboration avec un des leaders actuels du modèle industriel permit d'embaucher de nouveaux monteurs dont Olivier Thuet qui collabora plus tard avec Le Mans Miniatures. Oui, André-Marie Ruf n'était plus le chef mais la relation avec Lang était cordiale. Avec la popularité croissante du "die-cast", ce dernier lança la marque Max Models (Sauber Mercedes C9 et C11). Ces modèles fabriqués en Chine étaient extrêmement profitables. Bien plus que ceux produits par un artisan français. Businessman avant tout, de plus en plus impliqué dans la sphère industrielle, Lang décida de vendre AMR. Aucun des repreneurs potentiels ne sortit le chéquier. Et en Décembre 1992, la vie des époux Ruf s'écroula en moins d'une heure. Alors qu'ils avaient commencé à travailler vers 8 heures du matin, à 9 heures ils étaient virés sans pouvoir récupérer leurs affaires personnelles. Mise à la porte express n'est-ce pas ? Quelles qu'aient été les raisons, la méthode reste contestable.
Mieux, ce ne serait pas supportable
Le Noël de 1992 ne fut pas joyeux chez les Ruf, mais j'entends encore rire les Dieux des modèles réduits
, certains concurrents (et certains salariés qui n'hésitèrent pas à trahir ceux qui leur avaient donné un emploi. Ceux-là même qui après avoir enterré prématurément AMR prétendent aujourd'hui en être les héritiers - mise à jour 2004 - NDLR).
Malgré le soutien de son épouse, de ses enfants, de certains de ses ex-salariés et de la plupart de ses clients, André-Marie Ruf était presque mort. J'admets qu'on puisse détester quelqu'un. Pour
tant je ne comprends pas qu'on puisse se réjouir de tels évènements. Comment vous sentiriez-vous si après avoir vendu une société pour laquelle vous avez travaillé durement afin d'en faire une référence et subvenir aux besoins de votre famille, vous soyez renvoyé de la dite société ? C'est peut-être un excès de romantisme à la française, mais décembre 1992 a causé un traumatisme irréparable pour ceux qui avaient dédié leur vie à leur passion. Je peux jurer sur la bible Four Small Wheels que jamais ils ne travaillèrent pour amasser de l'argent. D'accord André-Marie Ruf avait beaucoup de défauts, mais il n'était pas avare. Pour lui l'argent était un moyen de vivre confortablement et servait surtout à savourer de la bonne musique, du bon vin et à acheter des cigarettes.
Mais assez de romantisme, retournons à la saga !
Parmi les spectateurs de la chute d'André-Marie Ruf se trouvait un monsieur qui transformait des kits AMR pour en faire des versions avec portes et capots ouvrants, intérieur cuir etc. Il tenait enfin l'opportunité de devenir fabricant. Il y avait 17 ans d'expérience et de réputation certes controversées mais indiscutablement établies à récupérer à moindre coût. André-Marie Ruf, légèrement crédule et craignant l'arrivée des huissiers à son domicile (il a toujours vécu à crédit) créa une nouvelle société avec ce personnage. En février 1993, Le Phoenix prenait son envol avec la quasi totalité de l'effectif d'AMR. Mais trop vite, la jolie mariée devint une épouse acariâtre. Convaincu que le compromis est réservé aux politiciens, André-Marie Ruf quitte Le Phoenix accompagné de Michel Crocquefere peu après que Marie-Caude Ruf ait été renvoyée.
Libre enfin
Tout le monde pensait être enfin débarassé d'AMR. Les Dieux des modèles réduits détournèrent donc leurs yeux d'André-Marie Ruf. Profitant de cette trêve, il se prit à réver : "Un jour j'aurai du succès à nouveau, un jour tous les fabricants de kits marcheront la main dans la main. Et Dieu Merci, je serai libre enfin ! Libre enfin". Soutenu et bien conseillé par ses amis et son épouse, il crée en 1994 "André-Marie Ruf modèles réduits" et recommençe à travailler avec passion dans la sombre cave de la maison familiale avec Michel Crocquefere. Son fils et Mike Alan Craig, un jeune écossais (premiers modèles Plan X-43 puis Piranha Models et gendre d'André-Marie et Marie-Claude NDLR) les rejoignent le temps de créer avec eux une gamme de modèles montés au 1/32ème d'autos françaises populaires nommée ''Comme Papa''. L'idée était de lutter contre la production de masse et de re-créer le plaisir de collectionner des modèles montés artisanaux. Ils n'y sont pas parvenus, cette gamme a été un échec. Merci à ceux qui ont acheté la 4CV, la DS et l'Alpine A110 en version standard et dans sa série limitée.
Oui des erreurs furent commises, mais le modèle réduit artisanal est plus un art qu'une science. Controversé mais réputé (je ne vois pas d'autres raisons pour expliquer les nombreux surmoulages) le travail d'André-Marie Ruf reste une référence. C'est une preuve supplémentaire de la pertinence de l'adage affirmant qu'il n'y a pas de controverses autour des gens ordinaires.

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1982, Cadillac Le Mans
 


Trois sport-protos représentatifs de la production de kit des années 80.

Dans la presse de l'époque :
''AMR et le club Ferrari France'' Auto Hebdo
''Le résultat d'une passion'' Moniteur Auto

 
1984, un fourgon Renault et une California SWB marquent le retour d'AMR sur la scène du factory built.
La 203 factory built célébrant les 10 premières années d'AMR est une rareté. Seulement 49 collectionneurs ont répondu à la souscription lançée en 1985. Les faussaires se régalent parait-il ...

 

Le coffret 30 ans de la Jaguar E n'a pas eu le succès des coffrets Ferrari ''Vainqueur du Mans'' AMR et ''40 ans de Ferrari'' Annecy Miniatures. Dommage.

 


André-Marie Ruf ne se sentait pas en liberté à l'époque de Le Phenix.

 

2 aout 1994. Michel Crocquefere et André-Marie Ruf, fiers de présenter le premier kit de la nouvelle société André-Marie Ruf logée dans la cave de la maison de la famille Ruf à Grisy-Suisnes.